Foutebol
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Le foot qui s'amuse à réfléchir


Twitter, la bimbo et le Canal Football Club


Pas de femmes, pas de Noirs, pas d'Arabes, pas de Juifs, bienvenue au CFC


Photo : Sebastien Lory - Photoshop : Jean-Christophe Gilbert
Photo : Sebastien Lory - Photoshop : Jean-Christophe Gilbert
Il y a quelques semaines, j'ai rencontré un consultant TV avec qui j'ai notamment discuté de racisme dans les médias. Il faut dire que cet ancien footballeur est Noir et qu'il a quelques idées sur la question. "Non le racisme n'est pas mort à la télé, y compris dans le foot, me dit-il, je pense que dans le Canal Football Club ils n'inviteront jamais un consultant comme moi, trop Noir...". Malheureusement, cette idée qu'une grande (et excellente) émission de référence, qui a déjà du mal à accueiliir une femme, puisse refuser aux "minorités visibles" le droit de venir donner leur avis sur le foot français, n'est pas incongrue dans notre pays.

Ce dimanche, alors que le Canal Football Club sur Canal+ commençait sans présence féminine, je me décidai, alerte et inconsciente du danger, à twitter ce que beaucoup de personnes pensent : "pas de femmes, pas de Noirs, pas d'Arabes, pas de Juifs, bienvenue au CFC". Le moins qu'on puisse dire est que je n'ai pas attendu longtemps pour plonger dans la pourriture avec plus de 200 messages d'insultes en moins d'une heure. Une sorte de concentré de la France rance, planquée derrière son ordi, ses vieilles idées et ses frustrations.

Je passe évidemment sur les habituels "retourne dans ta cuisine", "tu n'y connais rien au foot" et autres "tu as sucé qui pour y arriver ?" qui composent naturellement l'essentiel des messages. S'il n'y avait eu que ça, pas besoin de faire un article. Passons également sur la bonne vieille technique du collabo qui, l'air de rien, retwitte mon message à Cyril Linette (patron des sports de Canal), juste pour informer la Kommandantur, comme ça, en passant...


Plus étonnantes sont les insultes et moqueries venant de journalistes, parfois connus, et dont certains n'en sont pas à leur coup d'essai

Un Bernard Lions, de l'Equipe, qui retwitte une insulte ("par contre, ils recherchent des connes...") après avoir apporté il y a quelques mois son soutien à un groupe Facebook appelant à me faire taire (!), un Dimitri Moulins de RTL qui cherche désespérément "l'option cerveau" chez moi, un Grégory Nowak de Canal Plus qui lui aussi manie l'insulte ("mais comment peut-on être aussi bête ?"), un Stéphane Kohler, de l'Equipe, l'un des premiers à me traiter de conne sur Twitter mais bafouillant des excuses au téléphone quelques heures plus tard, ou un Christophe Bérard du Parisien-Aujourd'hui en France qui fait semblant de ne pas me connaître. Et encore, je passe sur Isabelle Ithurburu qui a quand même eu le réflexe de supprimer son retweet de pitié, dans un sursaut de lucidité sans doute. Tous ces gens-là, je dois le dire, n'ont jamais apporté d'autres arguments que "c'est con ce qu'elle dit". Et ont surtout fait preuve d'une lâcheté crasse.


Frédéric Taddeï se demandait il y a quelques jours pourquoi les journalistes français n'étaient jamais des héros de cinéma comme peuvent l'être les Anglo-Saxons.

Je propose une réponse : parce que les journalistes français ne sont pas héroïques. Ils se suivent et se ressemblent. Apparemment le Canal Football Club est intouchable pour beaucoup. Apparemment le fait qu'il n'y ait jamais de Noirs dans cette émission, alors qu'ils sont nombreux sur les terrains de notre pays, est un tabou, et le soulever vous vaut les injures de quelques extrémistes mais aussi de ceux qui n'ont aucun intérêt à ce que les choses bougent, je parle des gens "dans la place" bien sûr, de ces journalistes forts avec les faibles et faibles avec les forts.


Twitter est-il le problème ?

Je pense que la structure même de ce réseau est à revoir : comme Facebook il doit arriver à éliminer les corbeaux et autres insulteurs anonymes. Mais c'est avant tout le thermomètre qui montre que notre société en crise est malade. Ce qui me frappe le plus est l'envie de certains d'insulter pour rien. Gratuitement. Méchamment. Je n'ai aucune honte à avouer ma gêne et parfois mon malaise face à tant de salissures. Elles en disent long sur les frustrations qui les créent, sur le malheur de ceux qui s'y adonnent.
Un jour, dans quelques semaines ou quelques années, Marcel Desailly sera l'un des deux consultants du CFC et Nathalie Ianetta sera présente après le match pour débriefer avec les hommes. Tout le monde trouvera ça normal.

En attendant, celle qui le demande n'est qu'une bimbo sans cervelle, donc citoyens honnêtes, dormez tranquille.

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Article initialement posté sur Le Plus | Nouvel Obs reproduit ici avec l'autorisation de Marion (que nous remercions, et soutenons, pas railleurs).