Foutebol
Foutebol
Le foot qui s'amuse à réfléchir


Strasbourg jusqu'à l'Hilali


Actionnaire majoritaire de Strasbourg depuis décembre 2009, Jafar Hilali a réussi le tour de force de faire sombrer le Racing dans les bas-fonds du foot national, tout en se couvrant de ridicule et en se mettant à dos toutes les composantes du club. Retour sur les aventures de Jafar au pays des cigognes.


Jafar - Flickr - dreamagicjp - CC
Jafar - Flickr - dreamagicjp - CC
Toute la ville espère que la supercherie n'ira pas au-delà des mille et une nuits. Que Jafar Hilali, président et propriétaire du RC Strasbourg prendra enfin la porte au terme d'une rocambolesque aventure qui tourne à la mauvaise farce. Celle d'un président sorti de nulle part, dans des circonstances occultes qui agit comme un ado attardé là où la fonction réclame pondération et pragmatisme. Un curieux personnage qui fait couler à petit feu un club centenaire, rétrogradé administrativement en CFA le 23 juin, avant un éventuel appel devant la DNCG, et menacé de dépôt de bilan. « Il est en train d'envoyer le Racing dans l'abîme. Il a méprisé tout le monde et tout le monde veut qu'il s'en aille », lâche Philippe Wolff, président de la Fédération des supporteurs du RCS, entité regroupant les principales organisations de supporters. Jafar Hilali semble même être d'accord, admettant début juin dans l'une de ses rares interviews aux Dernières Nouvelles d'Alsace : « Ce qui est arrivé de pire au Racing, c’est peut-être que je l’aie racheté ».

De la poudre aux yeux

Tout avait pourtant bien commencé. Lorsqu'il prend possession du club en décembre 2009, Jafar arrive au pays des merveilles en délivrant les supporteurs du Racing de Philippe Ginestet, homme d'affaires local qui n'est pas un gestionnaire affûté, laissant derrière lui un passif de 5 millions d'euros. Malgré une reprise qui se fait à la hussarde, sans audit, impliquant un avocat suisse et ses casseroles et un énigmatique businessman estonien, Carousel Finance, dont Hilali est administrateur, reçoit un accueil positif des supporteurs.
A la tête du club se trouve alors Alain Fontenla, un collaborateur d'Hilali, au passé et au présent troubles, qui dit connaître Strasbourg par le biais « d'une petite amie qui habitait ici » - ce qui s'avérera faux - et qui se présente comme le propriétaire. « Mais dès la première conférence de presse, on a eu des craintes », se remémore Philippe Wolff. Julien Fournier, ex DG de l'OM comme président, 7 millions d'euros sur la table et un discours ambitieux. L'organigramme semble avoir de la gueule. « Sauf que Fournier lui-même ne savait pas qui étaient vraiment les propriétaires », rapporte Wolff. Tout juste la nouvelle direction consent à évoquer la présence d'un autre actionnaire, un enigmatique « M. Jafar ». Fournier ne tardera pas à se sortir du bourbier.

L'énigmatique Monsieur Jafar

Et quelques frottements plus tard, le « Monsieur » daignera sortir de sa lanterne. S'esquisse alors un parcours en story telling d'un homme de 34 ans, né à Rochefort, qui serait titulaire d'un doctorat en Finance, administrateur d'une société qui se présente comme « leader mondial dans la gestion de risques et le conseil en investissement », Carousel Finance.
En bon décideur, il supportera avec une patience toute relative les conseils des président-salariés qu'il mettra en place. Exit Plessis et Dayan, nommés à la présidence après Fournier et Fontenla. Place au règne de Jafar Ier, comme il s'est lui-même surnommé, allant jusqu'à signer ses lettres à la municipalité de cet avatar et à intervenir sur les forums de supporters sous le pseudo de « dariusliffe ». Hilali enfile lui-même le chapeau à la hauteur de sa mégalomanie le 10 novembre 2010. Un détail, tant l'homme avait déjà commencé à faire mumuse avec son joujou depuis son entrée dans le capital. Plutôt comme un gamin pourri-gâté que comme un innocent bambin découvrant au pied du sapin le cadeau tant convoité. « Il a d'ailleurs avoué qu'il n'aime pas le foot et qu'il ne comprend pas comment les gens pouvaient taper dans un ballon », livre Philippe Wolff. L'objet de son investissement est en effet tout autre : faire de l'argent rapidement par le biais de plus-value sur le marché des transferts. Sauf que ses projets de recrutements exotiques et la déliquescence sportive du Racing va rendre compliquée cette perspective.

Mégalomanie et dictature

Et les relations avec les composantes du club vont vite devenir ingérables. « C'est une personne antipathique qui n'a rien d'un président de club de foot », estime le président de la Fédération des supporters du RCS. Le 8 octobre 2010, rageant de banderoles hostiles à son égard dans le virage occupé par les UB90, les Ultras strasbourgeois, il décide de fermer cette tribune pour trois matches par le biais d'un laconique communiqué. Se déclarant « contraint de réagir fermement », il estime qu' « on ne peut laisser dire d'un propriétaire : «Casse toi» et «Enculé» pendant tout le déroulement de la rencontre sans qu'il n'y ait de conséquences sur l'organisation et la sécurité du match ». Allant jusqu'à faire planer la menace de jouer tous les matches à huis clos « Si d'aventure ils viennent à manifester la même attitude d'agressivité, d'hostilité et de menace à l'encontre des propriétaires du club ». Il vient là de tracer sa ligne de défense : écraser toute forme d'opposition, si infantile et puérile soit-elle, par la force. Sans pondération. Et sans logique, dans la mesure où Jafar Hilali n'a jamais assisté à un match du Racing à la Meinau depuis son investissement. Tout juste a t-il consenti à effectuer trois déplacements.
Il a bien voulu se rendre au stade, une fois. C'était le 22 mai dernier, alors que les Strasbourgeois affrontaient Bayonne dans un match capital pour la montée (ils finiront 4e du National, à trois points de Guingamp). Se sentant menacé, il se déclarait inapte à assurer la sécurité du stade. Et hop là, huis clos déclaré pour un show case à la Meinau en l'honneur de son altesse Jafar. Mais toute bonne fête de millionnaire bling-bling n'aurait pas la même saveur sans le détail qui tue, la petite touche qui en jette. Il se trouvera ce jour-là dans le mode de transport : un hélico qui se poserait au milieu de la pelouse avec à son bord "el presidente". Selon lui seul moyen qu'on attente pas à ses jours. Lâcheté et mégalomanie, l'homme n'est de toute façon pas à un paradoxe près.

La descente aux enfers

Comme celui d'abandonner récemment le statut professionnel du RCS tout en déclarant vouloir équilibrer les comptes, qui accusent un passif de 4,4 millions d'euros, en vendant quatre joueurs. Petite omission, la perte du statut entraînera automatiquement la libération de tous les joueurs sous contrat, qui pourront alors rejoindre le club de leur choix sans contrepartie financière...
En conflit larvé avec l'association, qui détient le numéro d'affiliation FFF et donc les droits pour engager le Racing en championnat, il a étudié la possibilité d'acheter un le numéro d'un club voisin pour se passer des services de la section amateur.
Du grand n'importe quoi. « A chaque fois, il fait les choses à l'envers, sans se renseigner sur la légalité de ses actes », souligne Philippe Wolff. Hilali ne voit ainsi aucune ambiguïté dans le fait de réclamer une indemnité de départ pour Laurent Fournier vers Auxerre à la trêve, alors qu'il remettait en cause son maintien à chaque match. L'affaire se règlera finalement à l'amiable, demandant tout de même à Auxerre de faire preuve de mansuétude dans l'optique d'éventuels prêts de joueurs.
Encore faudrait-il que ces potentielles futures recrues aient un club pour les accueillir. Sauvé in extremis de la relégation en CFA l'an passé, le RCS y semble condamné cette saison.
Hors de question de profiter une nouvelle fois de la générosité de la mairie, qui avait allongé à l'été 2010 2 millions d'euros pour racheter les bâtiments du centre de formation et ainsi boucler le budget. La municipalité consentait alors à sauver un monument en péril, « qui n'est pas seulement un club de foot mais une institution, souligne Philippe Wolff. Tout le monde a un avis sur le Racing, même ceux qui ne s'intéressent pas au foot ». Un avis, la mairie peut désormais en donner un sur les futurs propriétaires, la transaction du centre comprenant une clause avec un droit de regard. Mais ce bon Jafar s'évertue à éconduire tous les postulants un par un, voulant récupérer ses billes et estimant la valeur de son club à 10 millions d'euros. « Je veux bien me barrer mais j’ai mis sept millions d’euros », confiait-il le 10 juin dans les Dernières Nouvelles d'Alsace.
Frédéric Siterlé, investisseur local installé à Paris, s'est ainsi vu éconduire quatre fois. La dernière le 21 juin, en ayant le sentiment « de (se) faire balader » après avoir proposé 1,6 million plus les dettes. Aucun repreneur n'a depuis sonner à la porte d'Hilali, qui suit l'évolution de la situation depuis Londres. Dans sa tour d'ivoire, loin du club qu'il a pris en otage et qu'il est le seul à pouvoir libérer. Une situation inédite et ubuesque « qui pourrait arriver dans d'autres clubs », estime Philippe Wolff, qui ne peut que regretter amèrement être « tombé sur le mauvais numéro ». Un sacré numéro de clown. Qui a fini de faire rire.