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Le foot qui s'amuse à réfléchir


L’Eto’o se ressert pour les oligarques russes


20 millions d’euros. C’est le salaire annuel de l’attaquant de l’Anzhi Makhatchkala. C’est aussi le nombre de Russes qui vivent avec moins de 5 euros par jour. Un fossé creusé entre pauvres et riches qui pourrait rejeter les projecteurs vers les nouveaux riches.


29 septembre. La nouvelle frappe. La dépêche tombe, lourde.

Roberto Carlos vient poser ses cuisses à la Florian Rousseau sur le banc de l’Anzhi Makhatchkala. Entraîneur-joueur, l’alter ego de Cafu conservera tout de même son salaire de galactique, 5 millions d’euros nets par saison. Suleyman Kerimov, le président l’a mauvaise. Exit Gadzhi Gadzhiyev. Place à la patte gauche la plus folle de l’histoire du foot pour mener aux sommets ce club du Daguestan, une république du Nord du Caucase pauvre et instable, coincée entre la Tchétchénie et la Géorgie. Ce milliardaire qui a creusé sa fortune dans les hydrocarbures a des rêves de grandeur pour ce club encore inconnu du monde du foot il y a six mois. Le nul à domicile lundi dans le derby face à Grozny et son omnipotent Ramzan Kadyrov - horloger de Maradona, Figo, Gullit ou Boghossian entre autres -, sont les points perdus de trop.


Action de bienfaisance

Un obstacle sur une route linéaire tracée par Kerimov. Également député à la Douma, il n’a pas claqué 100 millions d’euros depuis janvier et le rachat du club pour pointer à une sombre 7e place. Payer ses joueurs une fortune, les installer et les faire s’entraîner à Moscou, à plus d’un millier de kilomètres et lancer la construction d’un nouveau stade au bout des brins de steppe mérite un petit retour sur investissement. L’objectif est double. Gagner des trophées et flatter l’ego d’un propriétaire en mal de sensations, et vendre du rêve au peuple, qui en a bien besoin. Pierre Lorrain, auteur de La Russie des oligarques, confiait récemment dans Libération : «Cela permet (aux oligarques) de faire du lobbyng et des relations publiques. En investissant ainsi, ils veulent montrer qu'ils ne sont pas si mauvais que ça, car, pour les Russes, ils se sont enrichis forcément aux dépens de la collectivité».


Des jeux mais pas de pain

Léon Tolstoï à son bureau Photographié en mai 1908 - Sergueï Mikhaïlovitch Prokoudine-Gorski - Wikimedia Commons
Léon Tolstoï à son bureau Photographié en mai 1908 - Sergueï Mikhaïlovitch Prokoudine-Gorski - Wikimedia Commons
«Si un homme a beaucoup plus qu'il ne faut, c'est que d'autres manquent du nécessaire », disait en son temps le pragmatique Tolstoï. Entre guerre et paix était publié le rapport de l’étude russe de statistiques le jour même de la nomination de Roberto Carlos. Le chiffre 21 millions s’affichait en tête de cette synthèse. Presque le salaire annuel d’Eto’o, pour un contrat qui court sur trois ans. Le nombre de Russes qui vivent sous le seuil de pauvreté, aussi. Soit moins de 5 euros par jour. Une grosse tâche au bilan Poutine, qui se targue d’avoir lissé les inégalités. Le mini tsar à même jugé « dangereux » ce sillon qui se creuse entre pauvres et riches. Car dans le même temps, les riches, eux s’enrichissent. 101 titulaires de compte en banque à neuf zéros sont recensés en Russie cette année par Forbes. Ils n’étaient que 61 l’an passé.

La maxime romaine quantifiant à du pain et des jeux la tenue en paix d’un peuple est bancale. Un Russe sur sept n’a pas le sou et le ventre assez rempli pour s’extasier sur les exploits de Boussoufa, Zhirkov, Diego Tardelli, Roberto Carlos ou Eto’o les week-ends, qui pourtant font un carton dans tous les stades et sont accueillis en héros lors de leurs rares apparitions « a domicile », au Daguestan. «La charité du pauvre est de ne pas haïr le riche » estimait Tolstoi. Plus que les joueurs, qui auraient tort de ne pas prendre l’argent qu’on leur tend, ce sont peut-être les généreux bienfaiteurs, qui plus est souvent responsables politiques, qui pourraient revoir leur investissement, plaçant le futile au-dessus du nécessaire. Ou pas. «Que doit-on préférer : un bonheur facile ou des souffrances élevées ?», interrogeait Dostoïevski. La question reste à creuser.