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Juvisy : Les clés d'un succès


Samedi, à 20h45, le championnat de France de Foot Féminin connaîtra une fin insolite. Une « finale » de haute volée entre la machine à tuer lyonnaise – 2 ligues des champions successives, cinq titres nationaux consécutifs – et l'ouvrière Juvisy, séparées par un seul petit point avant cette dernière journée. Si le FC Juvisy n'aura pas d'autre choix que de l'emporter pour arracher le titre aux lyonnaises, le club de la banlieue parisienne a, quelque part, déjà gagné en s'offrant une dernière bataille qui n'aurait jamais dû avoir lieu.


Juvisy : Les clés d'un succès
Massacres en série

Avec 11 internationales, un effectif professionnel, des installations hors-norme pour le football féminin, l'Olympique Lyonnais était en effet armé pour tout emporter sur son passage. La plupart des équipes de division 1 en ont d'ailleurs pris pour leur grade. Auteures de 116 buts en 21 matchs, les lyonnaises ont fessé la plupart de leurs collègues cette année. 9-0 contre Hénin-Beaumont, 11-0 contre l'AS Muretaine et 10-0 la semaine passée face à Vendenheim. Juvisy, lors du match aller, n'en avait pris qu'un et avait réussi à arracher le match nul à l'extérieur.

Or, si sur le terrain les coéquipières de Gaëtane Thiney sont les seules capables de résister à l'armada de Patrice Lair, un monde sépare pourtant les deux équipes en dehors des pelouses. Un fossé financier, bien sûr, mais surtout temporel. Pour préparer le match de samedi, les lyonnaises se sont ainsi payées un peu de balnéothérapie, de la préparation mentale et beaucoup de repos.

Les joueuses de Juvisy, elles, sont allées au travail, comme tous les jours. « Elles n'ont pu prendre que leur vendredi après-midi, confirme l'entraîneuse Sandrine Mathivet. Moi je ne comprends pas le positionnement de certains patrons des filles, ils ne saisissent pas ce que jouent leurs employées en ce moment ». 06h00 – 19h00 pour certaines, une bise aux collègues et, déjà, la course pour aller à l'entraînement : aucune des Juvisiennes ne vit du football, toutes enchaînent des doubles journées. « Elles arrivent tout le temps le plus juste possible. Et souvent, ça veut dire conduire à fond en voiture » s'inquiète Mathivet, qui redoute aussi la fatigue mentale et les blessures.

Travailler plus pour gagner plus

« Lyon n'est pas un modèle, on ne regarde pas ce qu'ils font. Pour nous, la clé du succès, c'est le travail » avertit d'emblée Sophie Guyennot, entraîneuse adjointe et préparatrice physique du club depuis 2009. Car si les Juvisiennes ne bénéficient pas du statut pro des joueuses lyonnaises, elles mangent au moins autant de tours de terrain : 4 entraînements par semaine, qu'il faut combiner comme elles le peuvent avec leur vie personnelle ; et pour Sandrine Soubeyrand et Gaëtane Thiney, l'équipe de France.

Mais, paradoxalement, ce sont ces sacrifices permanents qui soudent le groupe, construisent les victoires et permettent aux joueuses de ne pas oublier l'essentiel : le plaisir. « A Juvisy, les joueuses vivent leur passion et ne vivent pas de leur passion » philosophe Jean Besse, le directeur de la communication du club.

Sophie Guyennot, ancienne pro qui combine aujourd'hui son travail de professeur d'éducation physique et ses responsabilités au sein du club, en sait quelque chose. « Les filles se battent comme des chiffonnières la semaine mais, le dimanche, quand elles entrent sur le terrain, c'est le bonheur ». Ce plaisir de taper le ballon et de jouer au foot se matérialise sur la pelouse.

Avec son 4-5-1 à deux numéros 10 d'inspiration barcelonnaise, conduit parfaitement par Gaëtane Thiney, Juvisy pratique l'un des plus beaux footballs de la première division. Le discours de Sandrine Mathivet en aurait presque un accent catalan. « A Juvisy, on insiste plus sur le jeu que sur l'enjeu. Car, au final, ce sont les buts qui font lever la foule ».

Une réinvention permanente

Résumer pour autant cette « finale » Juvisy – Lyon à une opposition entre le petit poucet et la grosse machine professionnelle serait cependant oublier les recettes que Juvisy a su mettre en place pour atteindre le très haut niveau des doubles championnes d'Europe. « Nous n’avons pas les moyens d’un club professionnel, mais nous fonctionnons comme un club professionnel » confirme Jean Besse.

En 2009, alors que Juvisy souffre depuis quelques saisons, Sophie Guyennot revient dans le club où elle a fini sa carrière. Professeur de sport, elle souhaite notamment introduire une véritable préparation physique qui fait cruellement défaut. La présidente Marie-Christine Terroni lui fait confiance et Juvisy se classifie pour la première fois pour la Ligue des Champions la même année. « L'avantage de Juvisy c'est de savoir se moderniser » approuve Guyennot.

Parallèlement, le club amorce une politique de formation d'envergure, avec un travail spécifique sur le football féminin. Des U17 à l'équipe première, le fameux 4-5-1 de Sandrine Mathivet se joue et s'enseigne à tous les étages. Comme dans les plus grands clubs d'Europe. « Avec Sandrine, on encadre souvent les éducateurs et chaque année nous montons des réunions techniques pour échanger sur les entraînements » confie Guyennot.

Résultat, Juvisy dispose aujourd'hui d'une armée de jeunes joueuses qui se connaissent depuis des années et auxquelles se sont progressivement greffés des éléments de qualité pour apporter de l'émulation au sein du groupe. « C'est sûr que si j'avais des filles aux pieds carrés, ce ne serait pas la même chose » glisse Sandrine Mathivet dans un sourire, avant de souligner l'intelligence et l'esprit de compétition de ses joueuses.

Le changement, maintenant

« A la fin de la saison, je souhaite réunir tous les employeurs de mes joueuses pour expliquer la situation et nous permettre de porter au plus haut notre football ».
Quel que soit le résultat du match de samedi, Sandrine Mathivet appréhende déjà les défis qui attendent Juvisy l'année prochaine.

La ligue des champions, pour laquelle le club est d'ores et déjà qualifié, obligera en effet Juvisy à encore évoluer. Les matchs en semaine sont difficilement conciliables avec le statut amateur, les Juvisiennes en ont déjà fait l'amère expérience lors de leur dernière participation européenne.

Éliminées en quart de finale, elles avaient laissé beaucoup d'énergie dans la compétition et avait finalement terminé à la quatrième place de division 1, loin derrière Lyon et de son effectif pléthorique. « Le danger serait de se reposer sur nos lauriers et de ne pas faire évoluer le statut de nos joueuses, tranche Guyennot qui regrette de ne pas avoir pu mettre en place de préparation mentale dans la durée, faute de temps et d'implication des joueuses qui finissent régulièrement les entraînements à 21h30. 100% amateur, ce n'est pas possible ad vitam eternam ».

Déjà, joueuses et dirigeantes réfléchissent à la manière de développer leur propre modèle dans le professionnalisme, entre impératifs du haut niveau et préservation des valeurs qui ont fait la force du club. Et le match face à Lyon pourrait bien être la meilleure preuve du bien fondé de cette troisième voie. Sophie Guyennot, elle, n'en doute pas. « Si on est championnes, on aura raison ».

Pierre Boisson

Foot d'Elles