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Le foot qui s'amuse à réfléchir


"Je peux comprendre que les gens soient soulagés"


Nordine Sam, 29 ans, a suivi de près le soulèvement lybien et son épilogue. Footballeur professionnel, il évoluait l'an passé au Al Nasr Benghazi. Témoignage à chaud mais posé d'un baroudeur du ballon rond après l'annonce, dimanche, de la fin de la guerre civile.


Il a la voix posée et accueillante d'un jeune homme dans la force de l'âge. Le timbre enjoué mais empreint du recul du voyageur. Il, c'est Nordine Sam, 29 ans, qui à l'autre bout du fil décline ses dix années de football professionnel d'une carrière qui ouvre la parenthèse à Strasbourg pour laisser des pointillés à Benghazi, Lybie.

Résumée de la sorte, la trajectoire paraît déviante. Pas pour le défenseur central, qui s'attarde avec disponibilité sur les étapes qui l'ont mené du centre de formation du Racing club de Strasbourg au berceau du soulèvement lybien, sous les couleurs du Al Nasr Benghazi, « un des quatre meilleurs clubs du pays ». Un parcours à ne pas qualifier du combattant, donc, ni même de mercenaire. Plutôt « d'expériences », précise Nordine Sam depuis Strasbourg, où il est venu consulter après une blessure qui lui handicape le dos et la hanche.

Comme celles qui l'ont mené à Chaux-de-Fond, Suisse, D2, Luzerne, Suisse, D1, au Nea Salamina Famagouste, Chypre, D1, au Al Nasr Benghazi puis aujourd'hui à Constantine, Algérie, D1.

« J'ai intégré le centre de formation du Racing en 98 et suis passé pro en 2004 ». Une apparition en Ligue 1, ponctuera cet apprentissage avant que le jeune homme ne s'envole vers d'autres cieux, suisses ceux-ci. Une titularisation, à Ajaccio le 24 mai 2003, pour la dernière journée. Cette même année, le Toulousain de naissance honore deux sélections sous les couleurs des Espoirs de l'Algérie, le pays d'origine de ses parents. L'une d'elle le mène déjà en Lybie, à Tripoli, la capitale début janvier, pour un match de qualif aux jeux panafricains.

VOL 772 POUR TRIPOLI
Le pays est alors sous embargo de l'ONU depuis 1992 pour deux attentats aériens. Un contre la Pan Am, le 21 décembre 88. Un autre, plus présent dans nos mémoires, le 19 septembre 89, contre le vol 772 d'UTA, compagnie française, qui fait 170 morts au-dessus du Niger. La Lybie est qualifiée par l'ONU de « terroriste », ses avoirs gelés et son autarcie imposée. Il faudra attendre onze ans et l'indemnisation des familles des victimes pour que Kadhafi revienne jouer du pipeau dans le concert des nations.
Pendant ce temps, Nordine va tranquillement poser ses crampons en Suisse, à La Chaux, une saison, en D2, avant de se frotter à la D1, à Luzerne, où il s'installe gentiment comme titulaire. Deux saisons pleines, une embrouille avec l'ex gloire de Kaiserslautern, le Bayern et l'Inter, Ciriaco Sforza, devenu entraîneur, et le voilà à Chypre. « Je me suis pris la tête avec lui avant la finale de Coupe de Suisse (2007) ». Il est alors condamné à la réserve et démarché pour rejoindre le Nea Salamina Famagouste, à Larnaca. « Un agent m'a contacté. Je n'étais pas trop chaud mais j'ai visité le club et la ville. C'était dépaysant et pas mal d'arriver dans une île où il fait 20 degrés l'hiver ». Et où il émarge à hauteur « d'un bon joueur de Ligue 2 ». Il y reste trois ans avant une nouvelle embrouille, financière cette fois. « Ils ont claqué tout le bugdet pour payer des amendes à la Fifa. Je n'étais pas payé depuis six mois ». Passé par la case justice pour récupérer son dû, Nordine Sam revient à Strasbourg, pour s'entretenir avec le groupe, mais aussi se ressourcer après la naissance de sa fille.

« Kadhafi, ça les faisait chier, mais ils avaient pris le pli »

"Je peux comprendre que les gens soient soulagés"
C'est là qu'il reçoit un nouvel ordre de mission encore plus improbable que Chypre et ses bataillons de joueurs de seconde zone qui affluent du monde entier, dont Bruno Cheyrou et Cédric Bardon : la Lybie. « J'ai reçu un mail de Khaled Boughrara, un agent Fifa tuniso-lybien (qui est bien répertorié comme tel par la Fifa, NDLR). Il avait entendu parler de moi et vu des vidéos sur YouTube ». Le joueur, désormais sans club, prend l'accroche au sérieux, noue contacte, « négocie une fourchette de salaire par mail et téléphone et me renseigne auprès de joueurs et agents algériens qui sont passés là-bas ». Dès les premiers échanges, Nordine est « tenté. Je suis tombé sur beaucoup d'agents qui sont des margoulins mais lui, je le sentais bien ».

Passeport en poche, visa oblitéré, le voilà donc qui déboule à Benghazi en septembre 2010. Son accueil est carré « tout organisé par Khaled Boughrara, qui est encore mon agent aujourd'hui ». Il prend le temps de s'installer, fait venir sa femme et sa fille un mois et demi plus tard et découvre « l'accueil formidable des gens. Ils sont vrais ». Et ses nouveaux partenaires, dont Zidane, Abdelhadi de son prénom. « Un bon joueur mais quand même pas du niveau du nôtre ».

Briller sur le terrain l'aide à l'intégration. Notamment lors du derby face au rival Al Ahly et il se sent vite à l'aise. « J'ai été élu joueur du match. Les gens me reconnaissaient. Ils vivent et mangent football. Des fois, ils payaient mes courses ou refusaient que je règle la note au restaurant ». Au-delà de son statut de joueur de foot, il découvre, aussi le pays. S'intéresse à ce qu'il s'y passe, se balade, discute. Ecoute les points de vue sur Kadhafi, recueillis seulement en tête en tête par crainte pour son interlocuteur d'être entendu. « Un type loufoque. Il ne dormait jamais au même endroit, apparaissait très peu, tenait le pays d'une main de fer. » Il perçoit l'identité rebelle de sa nouvelle cité, Benghazi, 650 000 habitants, au bord de la Méditerranée, à 650 kilomètres à l'Est de Tripoli, que le « Guide de la révolution lybienne » « n'aimait pas. Il y a huit ou dix ans, il y a eu une manifestation de supporters. Ils avaient mis un maillot numéro 10 à un âne en disant que c'était Saadi Kadhafi (footballeur au talent discutable notamment passé par Pérouse, NDLR). Il a envoyé l'armée, pris des personnes et on ne sait pas ce qu'elles sont devenues ».


Qualification annulée, retour opportun

Cette terreur, il ne la ressent pas au quotidien. « On ne parlait pas de politique. On en rigolait avec les joueurs qui l'aimaient bien parce que c'était lui qui payait, qui dirigeait tout le football (son fils Mohamed était président de la fédé de foot, NDLR). Moi, ça allait je savais pourquoi j'étais là. Et les gens, pour eux Kadhafi c'était habituel. La vie était comme ça, ils ne se plaignaient pas. Ça les faisaient chier (sic) mais ils avaient pris le pli ». Jusqu'à ce 15 février, qui fera basculer son histoire mais surtout celle d'un pays et de ses 6,5 millions d'habitants. Une manif prend forme à Benghazi, devant le siège de la Police, contre l'emprisonnement d'un militant des droits de l'homme. Les 200 personnes sont vite rejointes par 400 autres, qui demandent des comptes sur la disparition inexpliquée de proches. Le mouvement est dissout dans le sang par la police mais reprend le lendemain. 14 morts sont recensés. Le 17, lors de leur enterrement, le mouvement prend de l'ampleur. Le bilan aussi : 24 morts cette fois et un appel au soulèvement. Des soldats et policiers rejoignent la révolte qui se diffuse via Facebook et prend de l'ampleur.
Un basculement que Nordine Sam suit depuis Strasbourg. « Je devais jouer là un match de Coupe arabe en Algérie, mais ma qualification est arrivée trop tard à la CAF (Confédération africaine de football). Comme je n'avais pas de match avant deux semaines et que ma femme était rentrée, j'ai demandé à partir une semaine, ce que les dirigeants ont accepté.Un ou deux jours après, un partenaire nigérian, Egwakun Efosa, me dit que ça chauffe. J'ai suivi ça sur les chaînes info ensuite parce que le téléphone a été coupé ».

«J'y ai réfléchi, j'aurais préféré qu'il soit jugé mais je peux comprendre que les gens soient soulagés et libérés»

Prévus pour une semaine, ses RTT seront étendus pour six mois. Il découvre à distance les exactions, que « les joueurs de Misrata sont allés battre, qu'un de mes partenaires, Sami Sa'eed a été tué, que les noirs se cachent parce qu'on les prend pour des mercenaires de Kadhafi. Mais pas mes coéquipiers Esofa et Lélo M'belé, un Togolais, protégés parce que tout le monde savaient qu'ils étaient footballeurs ». Son ami Kamel Boughanem, qui vient de signer dans un autre club de Benghazi, voit tout ça en live. « Il est resté 10-15 jours barricadé chez lui avant d'être évacué par un navire anglais qui l'a conduit à Malte ».

Nordine Sam s'entretient pendant ce temps-là à Strasbourg, où ses formateurs François Keller et Jean-Marc Kuntz l'accueillent. Et cherche une porte de sortie contractuelle. « J'avais trouvé un autre club, mais la Fifa a dit que tant que le championnat n'était pas annulé, les joueurs n'étaient pas libres mais que les salaires restaient dûs ». Depuis jeudi dernier et la mort de Mouamar Khadafi - « j'y ai réfléchi, j'aurais préféré qu'il soit jugé mais je peux comprendre que les gens soient soulagés et libérés » - , la situation s'est décantée. Il a retrouvé un club, à Constantine, Algérie, avec son partenaire nigérian Esofa. Mais n'a pour autant tourné la page lybienne. « Avant de partir, je négociais une prolongation de trois ans. J'y ai gardé des amis, les supporters me demandent. C'était une super expérience humainement et sportivement et je le referai demain. Si le championnat reprend, que le pays est stable, j'y retournerai ».

Il y découvrira peut-être le nouveau stade de 70 000 places qui était en construction pour accueillir la CAN 2013, pour laquelle la Lybie avait été chosie, finalement remplacée par l'Afrique du Sud. Ou celui où il évoluait, anciennement stade Hugo-Chavez, rebaptisé depuis Stade des martyrs de février.

- Page Facebook de Nordine Sam : http://www.facebook.com/pages/Sam-Nordine/