Foutebol
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Le foot qui s'amuse à réfléchir


Christian Jeanpierre double nos peines



La Coupe du monde de rugby est l'occasion d'un vaste échange d'expériences entre les mondes du ballon rond et celui du ballon ovale, pas seulement pour émettre des comparaisons stériles (lire "Football et rugby, des pieds et des mains. Ainsi, après ceux de football, les amateurs de rugby ont-ils pu prendre toute la mesure du commentateur de TF1 Christian Jeanpierre, qui aura eu le privilège d'enchaîner, en 2010 et 2011, rien moins que deux Coupes du monde sur les ondes du principal diffuseur français de ces deux compétitions majeures. Un privilège dont se serait bien passé le monde de l'Ovalie, à en croire les remous provoqués en son sein par notre exclamatif commentateur. Chacun son tour, serions tentés de dire, et de nombreuses voix s'élèvent d'ailleurs pour réclamer que le rugby conserve, au nom de l'alternance, la garde de l'énergumène – et qu'il se débrouille pour refiler ensuite le mistigri à la discipline de son choix.

En faire des caisses
"Depuis le début de cette Coupe du monde, on commente presque plus les commentaires que les matches", a ainsi déploré l'excellent site Boucherie Ovalie, découvrant un des nombreux effets secondaires du phénomène. Un phénomène pourtant bien connu chez nous autres pousse-citrouille, procédant avant tout d'un enthousiasme aussi délirant qu'infantilisant. Citons le vertigineux concept de "corner intéressant" qui jalonne les retransmissions de foot (transposé pour le rugby en "mêlée importante"), ou une tendance à s'énamourer des vedettes sportives en les affublant de petits noms comme s'il s'agissait de ses propres doudous: Léomessi, Titihenry ou Saméto. Dans l'Hémisphère Sud, il s'est ainsi trouvé un "Sonny B". "Le gars est tellement corporate et ravi de la crèche qu’on le croirait sorti d’un épisode de Joséphine Ange Gardien, n’hésite pas à en faire des caisses et nous présente [Nouvelle-Zélande-France] comme 'le match d’une vie'. Rien que ça" (encore Boucherie Ovalie). Avec lui, le commentaire oscille entre approximations et incongruités: Martin Johnson est néo-zélandais, les Argentins dansent la samba, les récupérations sont "astucieuses", etc.

Trente mots
Emporté, dépassé par sa propre extase – dont on ne sait pas s'il faut plus craindre qu'elle soit réelle ou simulée – il a ainsi durant de longues minutes commenté la victoire imminente d'un Pays-de-Galles... mené par l'Afrique du sud (la vidéo, inénarrable, est sur le Rugbynistère). Si sa Coupe du monde néo-zélandaise l'a vu importer son célèbre "Attention!", interjeté à tout bout de champ, elle lui a aussi permis d'imposer un "Élonou!" lancé un nombre incalculable de fois – suffisamment pour que le téléspectateur finisse par comprendre qu'il s'agissait en fait de "Et l'on ouvre!", sorti à peu près aussi souvent que sortait le ballon. Le reste est à base de "Quel tampon!", de "défi physique", de "Figurez-vous Thierry..." et d'en-avant dénoncés à grands cris. "Le rugby de Christian Jeanpierre est un spectacle qu'il brasse avec trente mots de vocabulaire", écrit Olivier de Saint Ange sur Aqui!, ajoutant: "Voilà ce que veut le spectateur selon TF1: l'euphorie stérile d'une jeune fille en fleur pour une touche gagnée ou les muscles d'Imanol Harinordoquy".

"En position de saucisson"
Il y a une part de mystère dans certaines trajectoires professionnelles, certes pas la portion congrue dans celle de CJP. Autrefois assis sur le plateau de Téléfoot avec une redoutable brochette qui comportait Vincent Hardy, Pascal Praud et Frédéric Jaillant, auxquels TF1 finit par montrer la porte, notre spécimen est un survivant, que personne n'imaginait voir un jour présenter cette institution dominicale et encore moins devenir le commentateur des matches de l'équipe de France. Monté sur le siège de Thierry Gilardi après le décès de ce dernier, il n'en est toujours pas descendu. On comprend qu'il plane un peu, volant jusqu'à la consécration d'un Micro de Plomb l'an passé, largement emporté et mérité pour des aphorismes aussi foudroyants que "Quel silence, regardez ce silence", "David James est surnommé Calamity James, en référence à Lucky Luke", "J'ai rigolé car il avait son corps en position de saucisson" ou "Ses origines africaines lui donnent le surplus d'énergie qu'il faut pour tenir... peut-être".

Couper le son
Autrefois réduits au silence ou à l'expédient du courrier postal, les amateurs de rugby grondent depuis le début de la Coupe du monde sur tous les canaux d'Internet: forums (jusqu'à celui de TF1), "hashtags" Twitter vindicatifs, groupes Facebook... Sans que l'on puisse cerner leur représentativité. Car Christian Jeanpierre remplit son rôle de plus petit dénominateur commun, à un niveau de compréhension du jeu tout juste supérieur à celui du téléspectateur moyen de la première chaîne, lequel n'a pas forcément les moyens de se rendre compte de la supercherie et auquel il faut vendre le produit avec candeur et enthousiasme. Aux autres, il reste la solution radicale de la coupure de son. Nous sommes nombreux à réclamer la mise à disposition d'une option simple techniquement: un canal audio débarrassé du commentaire pour ne conserver que le son d'ambiance. Les chaînes n'en veulent pas, trop inquiètes de subir un désaveu de leur pseudo expertise et de perdre la possibilité de vendre leurs questions SMS et autres produits dérivés du spectacle. À Christian Jeanpierre, nous sommes tous condamnés.

http://latta.blog.lemonde.fr/2011/10/11/christian-jeanpierre-double-nos-peines/#xtor=RSS-32280322


Jean-Christophe Gilbert