Foutebol
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Le foot qui s'amuse à réfléchir


Changer ou disparaître : quel avenir pour le foutebol français ?


Au-delà du 6-1 infligé au Losc par nos amis bavarois ou de la participation fantomatique de Montpellier en Ligue des Champions, on sent bien, imperceptiblement, que l'influence du foot français part en brioche.


Depuis ses origines, Foutebol pousse des coups de gueule et sensibilise ses membres plus souvent qu'à son tour sur la question.
- "Le foot français à la dérive ?" Par Fred Proust - Février 2011
- "Le Pirée est avenir" par Hervé Brelay - Septembre 2011

Il se trouve que, parallèlement à nos angoisses et rigolades participatives, des gens supers intelligents consacrent également d'éminents rapports sur la question. En voici un résumé.

Le foutebol, et le sport en général, sont un angle mort des politiques publiques.
Beaucoup s’en félicitent, les gouvernements n’ont pas à se mêler des affaires du ballon rond. Le foutebol est devenu une entreprise de spectacle : il relève du marché et des acteurs économiques. Pour le reste, la promotion des « valeurs sportives », c’est le mouvement associatif qui le prend en charge. Dès lors, les incursions du politique dans le foutebol ne sauraient relever que de la récupération.

Nous affirmons au contraire que le sport en général et le foutebol en particulier doiventt faire l’objet d’une politique publique.

Première raison : le foutebol est certes avant tout un business (plus de 4 milliards d’euros en France) mais il nécessite une régulation publique urgente.
Le modèle économique des clubs professionnels, à l’échelle européenne, est au bord du gouffre. Avec la dérégulation imposée par l’arrêt Bosman (1995), qui a notamment mis fin aux quotas de joueurs étrangers par club, les transferts ont explosé, entraînant avec eux le niveau des salaires : le salaire moyen en Ligue 1 française dépasse les 50.000 euros mensuels ; le salaire des stars européennes se calcule désormais en centaines de milliers d’euros… par semaine.

Les recettes commerciales (billetterie, sponsoring, merchandising, droits télés) ont connu un bond vertigineux.
Les droits télévisuels, notamment, ont été multipliés par 600 en France en vingt-cinq ans, passant de 1.2 million d’euros en 1985 à 668 millions aujourd’hui. Malgré tout, les recettes commerciales pérennes ne suffisent pas à couvrir l’explosion des charges salariales. Pour boucler les budgets, les clubs recourent dès lors à des expédients. Le plus malsain est la spéculation financière sur le prix des joueurs. Le club acheteur verse une indemnité de transfert lors de l’achat d’un joueur ; il reçoit une indemnité lorsqu’il le revend. Tant que le marché des joueurs est à la hausse, les clubs engrangent des plus-values. Cette hausse est entretenue artificiellement : par les clubs, qui y ont tous intérêt pour boucler leurs budgets ; par les agents de joueurs, rémunérés sur ce prix de vente ; par le système comptable, qui autorise – exception sans équivalent dans aucun autre secteur économique - à considérer les joueurs comme des actifs financiers, gonflant ainsi artificiellement le bilan des clubs. Le marché des joueurs est désormais un marché spéculatif proche de celui des subprimes immobilières américaines : dès qu’il se retourne, c’est le krach généralisé.

Les clubs recourent aussi massivement à l’endettement.
Le foutebol professionnel européen totalise près de 15 milliards d’euros de dettes. Le foutebol espagnol atteint presque 5 milliards de dettes, le club anglais Manchester United à lui tout seul 900 millions. Cette fuite en avant a été rendue possible par l’absence de régulation sur la comptabilité des clubs. Seule la France s’est dotée d’un tel contrôle, via une autorité comptable et financière (la DNCG) : l’endettement des clubs français est ainsi contenu à un niveau raisonnable (150 millions en 2010). Elle a aussi été facilité par le système comptable : la comptabilisation des contrats des joueurs à l’actif des des bilans des clubs permet un recours accru à l’endettement. Cette fuite en avant aura également une fin. Certains clubs, comme Valence en Espagne (500 millions de dettes) sont déjà en situation de faillite virtuelle. Les clubs bénéficient aussi, pour boucler leurs budgets, de l’arrivée de mécènes providentiels. Ces donateurs (milliardaires, fonds souverains) n’investissent pas dans le foutebol avec une logique de rentabilité : ils agissent pour le prestige, le réseau social, l’influence diplomatique, voire pour des raisons équivoques. Dès lors, ils permettent à l’économie du foutebol de vivre au-dessus de ses moyens et alimentent la bulle spéculative des transferts et des salaires. Eux non plus ne sont pas éternels.

Le business model actuel du foutebol européen est insoutenable.
Il place les clubs professionnels en situation de risque systémique : la crise ne provoquera pas la faillite de quelques clubs, mais potentiellement de la quasi-totalité des clubs européens. Le risque est connu : les pouvoirs publics ne laisseront pas plus tomber les clubs de foot que les banques, et on assistera à nouveau à la socialisation des pertes après la privatisation des profits.
Les dérèglements économiques du foutebol sont encore renforcés par les Etats. Pour attirer les meilleurs dans leur championnat, les Etats se sont lancés dans une course délétère au moins-disant. Moins-disant fiscal : beaucoup de pays se sont transformés en paradis fiscaux pour footballeurs, les exemptant d’impôts et de charges sociales, contre toute éthique de justice. La France a elle aussi cédé à cette tentation, avec le « droit à l’image collective » (DIC) et la « prime d’impatriation ». Et moins-disant comptable, laissant les clubs se sur-endetter sans aucun contrôle. L’UEFA a fait un premier pas avec les règles de « fair play financier », qui visent à limiter l’endettement des clubs et à restreindre l’apport de capitaux de mécènes extérieurs.

Terra Nova propose des mesures plus volontaristes.
D’abord, un système de « salary cap » plafonnant la masse salariale des clubs : pas plus de 55% du chiffre d’affaires. Il a fait ses preuves aux Etats-Unis. On rétorque parfois qu’un tel système est indissociable d’une ligue fermée. C’est inexact : ce que la NBA a pu imposer contractuellement à ses franchisés, l’Europe peut l’imposer par la règle, soit issue de l’UEFA, soit de la législation communautaire. D’ailleurs, le « salary cap » existe dans le football européen (en L2 italienne) et en France, dans le rugby, au sein du Top 14. Ensuite, l’interdiction des plus-values financières sur les joueurs : les dépenses des clubs doivent être financées par les recettes commerciales pérennes, pas par de la cavalerie sur les contrats de joueurs – on a déjà atteint la barre des 100 millions d’euros pour le rachat de Cristiano Ronaldo par le Real Madrid !

Autre proposition, une « DNCG européenne » :
un contrôle comptable et financier rigoureux des clubs, sur le modèle pratiqué en France avec la direction nationale de contrôle de gestion. Enfin, l’interdiction de la concurrence fiscale déloyale en Europe : elle existe déjà pour la fiscalité des entreprises, il faut l’étendre aux footballeurs. Le foutebol professionnel français a également des handicaps spécifiques, qui nécessitent une intervention publique. Notamment, les clubs ne possèdent pas leur stade, qui appartient le plus souvent aux collectivités locales. Or le modèle allemand montre que la gestion du stade est un facteur clé pour le développement du club (agrandissement, loges VIP, commerces intégrés, spectacles). Mais les clubs français sont impécunieux. Seuls l’Olympique lyonnais (« OL Land »), l’OGC Nice ou le RCF Strasbourg ont les moyens d’acheter, de rénover ou de construire un nouveau stade. Les autres militent pour un don. Ce serait une spoliation inacceptable des collectivités. Terra Nova propose un cadre légal facilitant le transfert de propriété par apport partiel d’actif, la collectivité entrant ainsi à due concurrence au capital du club.

Deuxième raison qui milite pour l’intervention publique : le foutebol est un service public.
C’est un service public de fait, en raison de son rôle majeur dans la société - éducatif, sanitaire, social. C’est aussi un service public en droit. Ce service public est aujourd’hui en friche. Il doit être réinvesti par l’Etat, qui a la charge d’en définir les missions, d’assurer leur financement et de superviser leur mise en œuvre.

Le renforcement des clubs amateurs est une priorité.
Les valeurs humanistes du foutebol sont portées par les éducateurs sportifs des clubs : dépassement de soi, désintéressement, respect des règles, fraternité… Or la pratique de masse encadrée est en perte de vitesse : moins de deux millions de licenciés contre trois millions de pratiques de rue. Les clubs, comme le système scolaire, s’orientent vers la sélection des meilleurs, avec comme objectif la constitution de l’élite sportive du pays. Ils dissuadent dès lors tous les autres pratiquants : les jeunes joueurs compétitifs mais écartés de la course à l’élite, les adultes qui veulent pratiquer un foutebol-loisir, les femmes pour lesquelles il n’y a pas encore de véritable élite. Ce sont ces publics que les clubs doivent aujourd’hui conquérir.

Mais l’Etat ne doit pas seulement s’intéresser au foutebol amateur.
Le service public du foutebol, ses valeurs, passent désormais aussi par le foutebol professionnel et son spectacle. L’exemplarité des « stars » est tout particulièrement importante. C’est désormais un canal majeur d’influence pour notre jeunesse. Or nous ne sommes pas loin du contre-modèle absolu : ultra-individualisme, argent-roi, victoire à tout prix, culte de la jouissance (affaire Zahia)… L’éducation des futurs joueurs pro, aujourd’hui « abandonnée » dès le plus jeune âge aux clubs professionnels, hors filières INSEP, est un enjeu collectif, tout comme leur formation civique. Des obligations symboliques pourraient également être assignées aux joueurs de l’équipe de France : par exemple, le don systématique des primes au profit de causes caritatives, ou la participation à des missions sociales.

Je reprends le développé du raisonnement dimanche prochain.
:)

Merci au Groupe de travail de Terra Nova composé de :
  • Arnaud Flanquart, coordonnateur du pôle sport de Terra Nova
  • Patrick Mignon, sociologue du sport
  • Olivier Ferrand, président de Terra Nova
  • Avec la participation active de Vikash Dhorasoo, ancien joueur professionnel, ancien international de l'équipe de France et Pierre Walfisz, associé de Vikash Dhorasoo