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Le foot qui s'amuse à réfléchir


Analyse de l’homophobie dans le football professionnel : La Nausée et Les Mains Sales


On savait le football raciste et corrompu, ô joie sans mélange : on le sait désormais homophobe.


Le football est un miroir absolu de notre société. Pour le meilleur et pour le pire.

Le meilleur, c’est la capacité à créer du lien social. Le pire c’est ce que l’on retrouve dans les pages « faits divers » : violence, sexisme, intolérances… La question de l’homophobie n’est pas isolable de cette dualité. Par-delà le caractère insupportable de certaines expressions véhiculées dans les stades, ce qui s’y passe, s’y dit est similaire à ce qui se murmure ailleurs. Il ne s’agit ni de minorer ni de banaliser.

Mais le football est homophobe. C'est le triste constat de l'étude coordonnée par Anthony Mette, psychologue du sport, pour le Paris Fooball Gay. Entre septembre 2012 et février 2013, tous les clubs pros de France se sont vu proposer de répondre à cette enquête. Si celle-ci n’est pas exhaustive (L1 et L2 confondus, le taux de réponse atteint 27,5%), c’est tout de même la première fois que le sentiment d’homophobie est mesuré à cette échelle, et à ce niveau. Grave. Indigne.

Discriminations et homophobie dans le football

Comme le souligne Walther (2006), l’homosexualité est perçue comme le dernier tabou majeur dans le football, notamment dans le football professionnel. Anton Hysén, jeune footballeur suédois, est le seul joueur à avoir révélé son homosexualité et à être toujours en activité. Le coming out d'Anton Hysén est une première en Suède, et quasiment au monde. Aucun autre joueur professionnel de foot n'a fait un coming out, à part l'Anglais Justin Fashanu, en 1990. Malheureusement, le joueur mit fin à ses jours après de nombreuses réactions négatives dans son entourage sportif, et des rumeurs d'agressions sexuelles.

En France, on peut évoquer le cas d’Olivier Rouyer, aujourd’hui commentateur sur Canal+, qui a fait son coming-out en 2010 dans le journal L’Equipe, soit bien après son départ des terrains. Les journalistes Bruno Godard et Jérôme Jessel (2011) ont également obtenu le témoignage, sous couvert d’anonymat, d’un joueur de foot gay de premier plan, « star de la ligue 1 ». Le joueur, très tendu tout au long de l’entretien raconte son parcours et les difficultés rencontrées : « Dans le foot (…), on ne peut pas dire qu’on est homo. L’homophobie est partout. Dix fois par jour, j’entends des "on n’est pas des pédés", depuis que j’ai douze ans ». Il ajoute : « Mais je ne suis pas meilleur que les autres. J’ai moi aussi prononcé ce genre de phrases, comme par réflexe. Mais, en fait, je me suis très vite habitué à ce genre de mots débiles, car ils ne m’étaient pas destinés. On traite n’importe qui de "pédé", même si c’est un hétéro à 100%. Je ne sais pas comment vous expliquer mais, avec le temps, je suis arrivé à ne plus entendre ces phrases. Elles me glissent dessus. Et puis, je n’ai jamais dit que j’étais gay. Donc, je ne peux pas le prendre comme une insulte qui me serait directement adressée. Je vois ça comme un tic de langage. Enfin, je vous dis ça, mais je pense que je me suis mis à penser ça pour me protéger et éviter de mettre un "pain" à un de mes coéquipiers… » (rapporté par Godard & Jessel, 2011, pp. 99–100).

De façon plus surprenante, et bien qu’ils soient souvent eux-mêmes victimes d’insultes, les arbitres ne semblent pas en reste quant à l’homophobie. Dans son autobiographie, l’ancien international Bruno Derrien (2009) explique comment plusieurs « collègues » ont fait courir sur lui et d’autres, des réputations d’homosexuels afin de les « disqualifier ». Au niveau amateur, Yoann Lemaire (2009), est à ce jour le seul footballeur ouvertement homosexuel. Très médiatisé suite à son coming out, Yoann Lemaire apparaît comme un pionnier en France, brisant le tabou de l’homosexualité dans le football. Cependant, si son homosexualité a été très bien acceptée dans un premier temps par son club et ses partenaires4, les relations se sont très vite détériorées. Après plusieurs agressions verbales et des désaccords avec ses dirigeants, le joueur a été définitivement évincé par son club en 2010. Yoann évolue aujourd’hui avec le Variété Club de France5.

Officiellement, il n’y a donc « presque pas » de footballeurs gays, le sous entendu étant que les gays ne souhaitent pas jouer au foot et donc qu’il n’y a pas d’actes homophobes !

Jean-Pierre Escalette ancien président de la Fédération Française de Football (FFF) a refusé de signer la Charte contre l’homophobie proposée par le PFG. Ceci illustre parfaitement le constat suivant : « On n’a pratiquement jamais de cas qui se présente pour qu’on aille signer une charte en attirant l’attention sur quelque chose qui n’est pas heureusement répandu ». Et d’ajouter : « on fait plus de tort que de bien en essayant de trop en parler. Pour l’instant pas question de lancer des choses et de créer des problèmes là où il n’y en a pas » (propos raportés dans le documentaire “Sports et Homosexualités, c’est quoi le problème?”Royer, 2010). Dans un premier temps, l’homophobie dans le football est donc « portée par l’invisibilité et le silence » (UEFA & FARE., 2006).

Synthèse générale de l'étude

La tolérance est le fait de respecter la liberté, les opinions et les attitudes d’autrui. Cette tolérance est multiple, complexe, inégale, selon les caractéristiques d’autrui et les groupes sociaux évalués. Dans notre enquête, les footballeurs professionnels ont par exemple exprimé des opinions similaires aux autres sportifs en ce qui concerne le racisme, l’âgisme et les discriminations économiques. Ils sont en revanche apparu plus homophobes et plus sexistes que des sportifs tout venants.

Pour les joueurs évoluant en centre de formation, la situation décrite est « moins nuancée » et plus inquiétante. Sur les 5 thématiques que nous avons mesurées, 4 étaient plus fortement discriminées. Ce climat d’intolérance doit donc attirer l’attention des formateurs.
De plus, nous devons alerter l’ensemble des acteurs sportifs en ce qui concerne l’homosexualité. L’homophobie est ainsi apparue la principale discrimination dans le football. 41% des joueurs professionnels et 65% des joueurs évoluant en centre de formation ont déclaré des pensées hostiles envers les gays.

Là encore, la situation est très préoccupante dans le cadre des centres de formation.
En l’état actuel, il semble « difficile » pour de jeunes homosexuels de s’épanouir dans un tel contexte. Rappelons qu’aucun joueur dans notre enquête ne s’est déclaré homosexuel15, aucun joueur professionnel en activité ne s’est dit ouvertement homosexuel et rares sont les joueurs étrangers à s’être déclarés homosexuels. Si nous voulons permettre aux footballeurs gays d’évoluer sereinement dans leur environnement, il est urgent de prendre acte de cette réalité.

En conséquence, nous proposons dans la suite de ce rapport plusieurs actions de sensibilisation. Ces préconisations découlent de la revue de littérature que nous avons effectuée, de l’évaluation des discriminations générales et de l’analyse fine des déterminants de l’homophobie.

Enquête coordonnée par Anthony Mette pour le Paris Foot Gay et l’Institut Randstad, en collaboration avec l’Université Bordeaux Segalen, le CERUP et laboratoire de psychologie EA 4139